Le sevrage n'est pas un événement ponctuel mais un processus biologique progressif qui touche à la fois la jument et son poulain. Comprendre les mécanismes en jeu permet d'anticiper les risques et d'adapter sa conduite d'élevage.
Biologie du sevrage : ce qui se passe chez la jument et le poulain
Le lien mère-jeune : une construction précoce et fragile
La première demi-heure post-partum est considérée comme la période critique pour la formation du lien mère-jeune. L'attachement du poulain n'est toutefois pas complet avant environ deux semaines. Toute perturbation précoce peut laisser des séquelles comportementales durables, même si le sevrage n'intervient que plusieurs mois plus tard. Ce lien fort explique pourquoi la séparation génère un stress intense chez les deux individus.
Lactation et transition nutritionnelle
La production lactée de la jument diminue naturellement à partir du 3e-4e mois. Après 4 mois, les besoins nutritionnels du poulain tendent à dépasser ce que le lait seul peut fournir, notamment en énergie et en protéines. C'est pourquoi la complémentation alimentaire (creep-feed) doit être introduite bien avant la séparation effective. En sevrage naturel, dans des troupeaux peu interventionnés, la transition se fait progressivement entre 8 et 11 mois, le poulain réduisant spontanément ses tétées au fil des semaines.
Quel âge pour sevrer un poulain ? Repères et calendrier
L'âge de sevrage varie selon le système d'élevage, la race et les objectifs de production. Voici les repères reconnus par la communauté vétérinaire et zootechnique.
Sevrage en élevage domestique : 4 à 7 mois
En élevage géré, le sevrage artificiel est décidé par l'éleveur, généralement entre 4 et 6 mois, parfois jusqu'à 7 mois pour certaines structures. En France, la recommandation classique se situe vers 5-6 mois, avec un calendrier souvent calé sur l'automne pour les poulains nés en début d'année. Ce timing permet de :
- Profiter d'une production lactée déjà en déclin naturel
- Préparer la jument à une nouvelle gestation
- Bénéficier de conditions climatiques favorables pour la transition
Sevrage naturel : 8 à 11 mois
En conditions plus naturelles, le sevrage se déroule progressivement autour de 9 à 11 mois, voire plus tard. La jument réduit elle-même l'accès à la mamelle, et le poulain diversifie son alimentation de façon autonome. Ce processus étalé sur plusieurs mois est biologiquement moins stressant, mais rarement compatible avec les contraintes d'un élevage professionnel.
Le sevrage, une période de stress majeur : données scientifiques
La littérature scientifique est unanime : le sevrage est l'une des périodes les plus stressantes de la vie du poulain. Ce stress peut se traduire par des maladies, des blessures et des ralentissements de croissance. Des études récentes permettent de mieux quantifier ces effets.
- Étude sur des poulains Pur-sang (4-6 mois, 200-260 kg) : un suivi de J-1 à J+7 post-séparation avec un protocole graduel et un support social a montré une stabilité du cortisol sérique, mais des modifications significatives de cytokines (IL-10, IFN-γ, TNF-α), révélant un défi physiologique réel malgré une réponse au stress apparemment atténuée.
- Étude allemande (10 poulains) : le suivi des métabolites fécaux du cortisol et des comportements jusqu'à 3 semaines après le sevrage confirme des effets mesurables à moyen terme, même avec des méthodes douces.
Ces données soulignent l'importance de ne pas cumuler les facteurs de stress au moment du sevrage : éviter les transports, les changements de lieu, les soins douloureux ou les conditions météorologiques extrêmes simultanément à la séparation.
Méthodes de sevrage : progressif vs abrupt
Le choix de la méthode de sevrage a un impact direct sur le bien-être du poulain et la réussite de la transition. La littérature de synthèse est claire : les techniques progressives sont globalement moins stressantes que le sevrage total et abrupt.
Le sevrage progressif : la méthode recommandée
Le sevrage progressif repose sur plusieurs principes complémentaires :
- Préparation alimentaire sur 2 à 3 semaines : augmentation progressive du creep-feed et de la ration du poulain avant la séparation, pour éviter l'anorexie post-sevrage et les à-coups de croissance.
- Séparation par étapes : éloignement progressif de la jument (box adjacent, puis paddock voisin) pour réduire le choc de la séparation totale.
- Maintien d'un support social : présence d'un congénère ou d'un adulte calme familier pour tamponner le stress. Les études montrent une réponse cortisol plus stable avec cette approche.
Le sevrage abrupt : à éviter autant que possible
Le sevrage abrupt consiste à séparer brutalement la jument et le poulain, sans préparation progressive. S'il est parfois inévitable (raisons médicales, décès de la jument), il génère un stress physiologique et comportemental nettement plus intense. Les poulains sevrés abruptement présentent davantage de comportements stéréotypés, de vocalisations et de risques de blessures. Cette méthode est à éviter dans toute conduite d'élevage raisonnée.
Alimentation du poulain au sevrage : données IFCE et INRA
La transition alimentaire est le pilier technique du sevrage. Les tables INRA (Martin-Rosset, QUAE 2012) relayées par l'IFCE fournissent des repères zootechniques précis pour calibrer les rations.
Besoins énergétiques et protéiques quantifiés
Pour la période clé 3-6 mois (autour du sevrage) :
- Énergie : 0,023 à 0,024 UFC/kg de poids vif
- Protéines digestibles (MADC) : 2,4 à 2,6 g/kg de poids vif
- Croissance attendue : 750 à 1 000 g/jour
La lysine est l'acide aminé indispensable (AAI) prioritaire chez le poulain. Pour la tranche 3-6 mois, le besoin en lysine représente environ 0,054 % du besoin en MADC, soulignant l'importance de la qualité des protéines (tourteau de soja, notamment) dans la ration.
Capacité d'ingestion et exemples de rations
La capacité d'ingestion du poulain entre 3 et 6 mois est de 2 à 3,5 kg de Matière Sèche (MS) pour 100 kg de poids vif. Elle diminue entre 6 et 12 mois (1,7 à 2,5 kg MS/100 kg PV). En pratique, le poulain doit consommer 2 à 3 % de son poids par jour en fourrages et concentrés combinés.
Exemples de rations types selon l'IFCE :
- Chevaux de course (sevrage → 12 mois) : 5 à 5,5 kg d'aliment complémentaire + 3 à 4 kg de foin → croissance attendue ~750 g/jour
- Sport/loisir (croissance modérée) : 3 à 3,5 kg d'aliment complémentaire + 5 à 6 kg de foin (ou à volonté) → total MS 7-8 kg → croissance attendue ~450 g/jour
L'aliment complémentaire type cible une valeur de 0,93 UFC/kg brut et 170 g MADC/kg brut (formulation avoine/orge/tourteau de soja/CMV). Les aliments du commerce pour poulains affichent généralement 14 à 16 % de protéines brutes.
Gestion de la jument et suivi post-sevrage
Le sevrage ne concerne pas uniquement le poulain. La jument doit faire l'objet d'une attention particulière pour gérer le tarissement et préparer une éventuelle nouvelle gestation.
Tarissement de la jument : protocole et vigilance
Pour favoriser l'arrêt de la lactation :
- Réduire ou supprimer les concentrés de la ration de la jument dès la séparation
- Favoriser le turnout et l'exercice pour accélérer la résorption du lait
- Ne pas traire la jument, même en cas d'engorgement : cela prolongerait la lactation
- Surveiller la mamelle quotidiennement pour détecter tout signe de mammite (chaleur, douleur, asymétrie)
En contexte de reproduction, sevrer à l'automne permet à la jument de reconstituer son état corporel avant la saison de monte suivante, améliorant ainsi sa fertilité.
Indicateurs de suivi du poulain (J1 à J21)
Durant les 1 à 3 semaines post-sevrage, plusieurs indicateurs doivent être surveillés régulièrement :
- Poids et GMQ (Gain Moyen Quotidien) : une légère perte de poids initiale est normale, mais la reprise de croissance doit être rapide et régulière
- Appétit : vérifier que le poulain consomme bien sa ration de fourrage et de concentrés
- Comportement : vocalisations, agitation, stéréotypies naissantes sont des signaux d'alerte
- État général : température, muqueuses, transit digestif (risque de diarrhée de stress)
- Intégrité physique : surveiller les blessures liées à l'agitation (panneaux de box, clôtures)
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Ép. 48 | Sevrage progressif : réussir une étape essentielle dans la ...
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Questions fréquentes
En France, la recommandation classique se situe entre 5 et 6 mois. Certains éleveurs pratiquent le sevrage dès 4 mois ou attendent 7 mois selon la race et le système d'élevage. L'essentiel est que le poulain soit en bonne santé et déjà habitué à consommer fourrage et concentrés.
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