La gestation équine dure en moyenne 340 à 345 jours. On distingue trois grandes phases aux exigences nutritionnelles bien distinctes. Comprendre ces phases est indispensable pour éviter les erreurs de rationnement les plus fréquentes.
L'alimentation de la jument gestante est l'un des piliers fondamentaux de la réussite d'un élevage équin. Pendant les onze mois que dure la gestation, les besoins nutritionnels de la jument évoluent considérablement, notamment au cours du dernier trimestre où le fœtus connaît une croissance exponentielle. Une ration mal adaptée peut compromettre la santé de la mère, le développement du poulain et même la qualité du lait produit après la mise bas. Pourtant, l'excès alimentaire est tout aussi dangereux que la carence. Cet article vous guide, trimestre par trimestre, pour construire une alimentation précise, équilibrée et adaptée aux réalités du terrain, en s'appuyant sur les recommandations de l'INRAE et les pratiques de l'élevage français.
Les besoins nutritionnels selon le stade de gestation
Premier trimestre (0 à 3 mois) : maintien et stabilité
Durant les trois premiers mois, le développement embryonnaire est encore très limité. Les besoins de la jument restent proches de ceux d'un cheval au repos. Une ration de maintenance standard suffit généralement, à condition que la jument soit en bon état corporel (note de 2,5 à 3 sur 5).
- Fourrage de qualité à volonté (foin de prairie ou de luzerne modéré)
- Pas de complémentation énergétique supplémentaire nécessaire
- Surveillance de l'état corporel toutes les 2 à 3 semaines
Une jument trop maigre en début de gestation présente des risques de résorption embryonnaire accrus. À l'inverse, une jument obèse sera plus difficile à gérer lors de la mise bas.
Deuxième trimestre (4 à 7 mois) : transition progressive
Le deuxième trimestre reste une phase relativement stable, mais c'est le moment d'anticiper les besoins croissants. Le fœtus grossit lentement et les organes se mettent en place. Les besoins en protéines, minéraux et vitamines commencent à augmenter légèrement.
- Augmentation de 10 à 15 % des apports en protéines digestibles
- Introduction possible d'un complément minéral et vitaminé adapté aux juments gestantes
- Maintien d'un accès au pâturage si la saison le permet
C'est également la période idéale pour corriger un déficit en état corporel avant l'entrée dans le dernier trimestre, phase critique où toute supplémentation brutale est à proscrire.
Troisième trimestre (8 à 11 mois) : phase critique de croissance fœtale
Le dernier trimestre est de loin le plus exigeant. 60 à 70 % de la croissance du poulain se réalise durant ces trois derniers mois. Les besoins énergétiques de la jument augmentent de 20 à 30 % par rapport à la maintenance, et les besoins en protéines, calcium et phosphore s'envolent.
- Énergie : +20 à +30 % par rapport à l'entretien
- Protéines digestibles : +40 % environ
- Calcium : doublement des apports recommandés
- Phosphore : augmentation de 50 %
- Vitamines A, D, E : supplémentation systématique recommandée
La compression abdominale due au volume du fœtus réduit la capacité d'ingestion. Il faut donc fractionner les repas (3 à 4 distributions par jour) et privilégier des aliments à haute densité nutritionnelle.
Construire une ration équilibrée pour la jument gestante
Une ration bien construite repose sur trois piliers : le fourrage, la complémentation énergétique et protéique, et l'apport minéral et vitaminé. Voici comment articuler ces éléments selon le profil de la jument.
Le fourrage : base incontournable de la ration
Le fourrage doit représenter au minimum 1,5 % du poids vif de la jument par jour en matière sèche, soit environ 7 à 9 kg de foin pour une jument de 550 kg. La qualité du foin est primordiale : un foin de première coupe, bien récolté, avec un bon rapport graminées/légumineuses, est idéal.
- Foin de prairie naturelle : polyvalent, bien toléré, à analyser si possible
- Foin de luzerne : riche en protéines et calcium, à utiliser avec modération (risque de déséquilibre Ca/P)
- Ensilage et enrubannage : possibles mais à éviter en fin de gestation (risques de listériose)
Le pâturage, lorsqu'il est disponible et de qualité, peut couvrir une grande partie des besoins, mais sa valeur nutritive doit être estimée pour éviter les excès ou les carences.
Complémentation énergétique et protéique
En fin de gestation, le fourrage seul ne suffit généralement plus à couvrir les besoins. Une complémentation avec des aliments concentrés adaptés devient nécessaire.
- Céréales aplaties (avoine, orge) : source d'énergie rapidement disponible, à introduire progressivement
- Aliment complet granulé jument gestante/allaitante : solution pratique et équilibrée, dosée selon les recommandations fabricant
- Tourteau de soja : excellente source de protéines digestibles, à raison de 200 à 400 g/jour en fin de gestation
- Huile végétale (lin, colza) : apport d'énergie lipidique et d'oméga-3, bénéfique pour le développement cérébral du poulain
La quantité de concentrés ne doit pas dépasser 0,5 % du poids vif par repas pour préserver la santé digestive et limiter le risque de fourbure.
Minéraux et vitamines : les micronutriments essentiels
Les micronutriments jouent un rôle déterminant dans le développement osseux, immunitaire et neurologique du poulain. Leur carence est souvent silencieuse mais aux conséquences parfois irréversibles.
- Calcium et Phosphore : rapport Ca/P à maintenir entre 1,5:1 et 2:1. Un déséquilibre favorise les troubles osseux chez le poulain (ostéochondrose).
- Magnésium : important pour la régulation nerveuse et musculaire, souvent déficitaire sur pâtures intensives.
- Sélénium : oligo-élément critique pour la prévention de la myopathie du poulain nouveau-né. La supplémentation doit être précise (toxique en excès).
- Zinc et Cuivre : essentiels pour le développement cartilagineux. Un déficit en cuivre est associé à l'ostéochondrose.
- Vitamine E : antioxydant majeur, souvent déficitaire dans les foins stockés longtemps.
- Vitamine A : indispensable au développement des muqueuses et de la vision du poulain.
- Vitamine D : régulation du métabolisme phosphocalcique, synthétisée par exposition solaire mais à supplémenter en hiver.
Un bloc à lécher minéral adapté aux juments gestantes peut compléter utilement la ration, mais ne remplace pas une complémentation raisonnée basée sur l'analyse du fourrage.
L'eau : un nutriment souvent négligé
La jument gestante a des besoins en eau considérablement augmentés, notamment en fin de gestation et lors de la lactation qui suit. Une jument de 550 kg peut consommer 40 à 60 litres d'eau par jour en fin de gestation, et jusqu'à 80 litres en pleine lactation.
- Accès à l'eau fraîche et propre en permanence (abreuvoir automatique ou seau renouvelé plusieurs fois par jour)
- Température de l'eau : éviter l'eau trop froide en hiver (risque de coliques, réduction de la consommation)
- Qualité de l'eau : vérifier l'absence de nitrates, métaux lourds ou bactéries si l'eau provient d'un puits
- Sel : apport de sel gemme à volonté (bloc ou en vrac) pour stimuler la consommation d'eau et couvrir les besoins en sodium
Une déshydratation même légère peut provoquer des coliques, réduire la production de lait et compromettre le bon déroulement de la gestation. L'hydratation est donc un point de vigilance quotidien.
Erreurs fréquentes et points de vigilance
Même des éleveurs expérimentés peuvent commettre des erreurs d'alimentation aux conséquences parfois graves. Voici les pièges les plus courants à éviter absolument.
La suralimentation : un danger sous-estimé
La jument gestante n'a pas besoin de « manger pour deux » dès le début de la gestation. Une suralimentation chronique entraîne une obésité gestationnelle associée à de nombreux risques :
- Difficultés lors de la mise bas (dystocies)
- Risque accru de fourbure et de syndrome métabolique
- Poulains trop gros, difficiles à mettre bas
- Résistance à l'insuline chez la mère
La note d'état corporel idéale en fin de gestation se situe entre 2,5 et 3,5 sur 5. Au-delà de 4, une restriction alimentaire progressive doit être envisagée sous contrôle vétérinaire.
La sous-alimentation : des conséquences sur deux générations
À l'inverse, une jument trop maigre en fin de gestation puise dans ses réserves corporelles pour nourrir le fœtus, au détriment de sa propre santé. Les conséquences sont multiples :
- Poulains chétifs, immunodéprimés, plus sensibles aux maladies néonatales
- Production de colostrum insuffisante ou de mauvaise qualité
- Retard de la reprise de cyclicité après le poulinage
- Fragilité osseuse chez la mère (déminéralisation)
Une jument qui perd plus d'une demi-note d'état corporel par mois doit faire l'objet d'une révision immédiate de sa ration.
Aliments et substances à proscrire
Certains aliments sont formellement contre-indiqués chez la jument gestante :
- Foin moisi ou fermenté : risque de mycotoxines et de listériose, pouvant provoquer un avortement
- Ensilage de maïs ou d'herbe mal conservé : même risque de listériose
- Glands et feuilles de chêne : toxiques pour les reins
- If (Taxus) : mortel même en petite quantité
- Ergot de seigle (présent sur certaines graminées) : provoque des avortements et des troubles vasculaires
- Excès de luzerne en fin de gestation : risque d'hypocalcémie post-partum par déséquilibre Ca/P
- Médicaments non prescrits : de nombreux antiparasitaires et anti-inflammatoires sont contre-indiqués pendant la gestation
Alimentation dans les semaines précédant le poulinage
Les quatre à six dernières semaines avant le terme méritent une attention particulière. C'est durant cette période que le poulain finalise sa maturation pulmonaire et que la jument prépare sa lactation.
- Maintien des apports énergétiques sans augmentation brutale : toute modification de ration doit être progressive (minimum 10 à 14 jours)
- Réduction du volume de fourrage si la jument montre des signes de compression abdominale (difficulté à se coucher, inconfort visible)
- Augmentation des concentrés de qualité pour compenser la réduction du fourrage, sans dépasser 4 kg par repas
- Supplémentation en vitamine E et sélénium : améliore la qualité du colostrum et l'immunité du poulain nouveau-né
- Surveillance quotidienne de l'état corporel, de la production de lait précoce (montée de lait) et des signes précurseurs du poulinage
Certains éleveurs pratiquent la vaccination de rappel (herpèsvirus, grippe, tétanos) dans les 4 à 6 semaines avant le terme pour enrichir le colostrum en anticorps : cette pratique doit être coordonnée avec le vétérinaire.
Conclusion
L'alimentation de la jument gestante est une discipline à part entière qui demande rigueur, observation et adaptation permanente. En respectant les besoins spécifiques de chaque trimestre, en privilégiant des fourrages de qualité, en complémentant de façon raisonnée et en surveillant régulièrement l'état corporel, vous offrez à la jument et à son poulain les meilleures conditions de départ. N'hésitez pas à faire appel à votre vétérinaire ou à un nutritionniste équin pour construire une ration personnalisée : chaque jument, chaque élevage est unique.
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Questions fréquentes
L'augmentation significative de la ration doit débuter au <strong>7e ou 8e mois de gestation</strong>, au début du dernier trimestre. Avant cette période, les besoins supplémentaires sont modestes et couverts par un fourrage de qualité. Toute augmentation doit être progressive sur 10 à 14 jours minimum pour éviter les troubles digestifs.
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